La fermeture de la bibliothèque de la Maison bleue (Saint-Martin) était à l’ordre du jour du conseil du 7 juin.

Bruno Chavanat a dénoncé une décision prise à l’encontre des usagers sur le mode du « on ferme d’abord, on discute après ». Cette méthode, caractéristique de la majorité depuis maintenant deux ans, ne répond pourtant en rien ni aux enjeux du développement averré de la lecture publique, ni à l’exigence de respect de la population.

Intervention de Bruno CHAVANAT

Conseil Municipal du 7 juin 2010

 

Monsieur le Maire,

Chers collègues,

 

Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer le devenir des bibliothèques de prêt de la Maison bleue et de Carrefour 18 il y a un mois, ici même au Conseil municipal.

Pourquoi l’avions nous fait ? 

Parce que du 16 avril au 16 mai, une vaste enquête a été menée par la ville et par la bibliothèque qui dépend de Rennes Métropole. Le titre qui était consacré sur le site de la ville était ainsi formulé : « Enquête sur les bibliothèques de Rennes : Votre avis nous intéresse ! ». 

C’est en effet sous cette annonce pleine de promesses que la ville de Rennes annonçait, je cite, qu’elle « réfléchit actuellement aux jours et aux horaires d’ouverture ainsi qu’aux usages des bibliothèques ». Une enquête, était-il précisé, menée parallèlement dans les bibliothèques et sur l’espace public. 

Bonne idée a priori que de demander leur avis aux Rennais sur un service public fortement apprécié mais dont chacun sait qu’il évolue à vitesse grand V, notamment sous l’effet conjugué, du développement d’internet et de la vidéo. 

Bonne idée… sauf que, précisément les deux bibliothèques sur lesquelles la ville se pose le plus de questions -celle de la Maison bleue dans le quartier Saint-Martin et celle de Carrefour 18, dans le quartier du Blosne- sont les seules où il n’y a pas eu d’enquête ! 

Les habitants, lecteurs, parents, enfants, et tous les habitués ou intermittents du lieu avaient-ils moins qu’ailleurs leur mot à dire sur ce qui va bien et sur ce qui peut être amélioré ? 

Et la ville de son côté, qui a des projets de fermeture, dont elle sait pertinemment qu’ils sont contestés de la part de la grande majorité des habitués des bibliothèques en question mais aussi de l’ensemble des habitants des quartiers concernés, pensait elle à ce point avoir la solution toute seule pour se priver de l’avis des habitants, avis qu’elle sollicite partout ailleurs ? 

Il y a deux questions qu’il faut distinguer dans cette affaire. La participation des habitants aux décisions qui les concernent et le développement de la lecture publique dans les quartiers. Elles sont en réalité intimement liées. 

Sur la première question, ce qui se passe concernant l’enquête est éclairant.

On écrit sur le site internet, dans une logique de communication : «  Votre avis nous intéresse ».

Mais dès qu’on en vient aux travaux pratiques, à deux cas concrets. Tout change. C’est « Non non, là au cas particulier votre avis ne nous intéresse pas. La décision de fermeture est déjà prise. Circulez, il n’y a plus rien  à voir ».

Car c’est bien ça qui s’est passé. Reprenons la chronologie. 

-          Au mois de décembre, lors de la réunion du conseil de quartier, c’est la fermeture de la bibliothèque de prêt qui est annoncée. Il est indiqué que bien sûr on pourra discuter du reste, de la perspective de faire quelque chose de nouveau autour de la lecture publique mais du principe de la fermeture, on ne discutera plus. C’est d’ailleurs précisément ce qui s’est passé.

-          Dans les  mois qui suivent, la non communication s’installe. Et comment pourrait il en être autrement ? Puisque le point de départ est une décision unilatérale qui est tombée de haut sans aucune discussion possible. La non communication est d’autant plus forte que le projet d’espace lecture est alors totalement flou. D’autant plus forte que l’élu de quartier n’ose pas assumer le mot de fermeture, qui a pourtant été prononcé avec beaucoup de clarté par M. Jouquand quand il est intervenu lors du dernier Conseil de quartier au mois de mai. M. Jouquand a en effet été très clair : les moyens budgétaires ne  permettent pas de faire plus pour les bibliothèques, il faut faire évoluer les priorités, la bibliothèque de prêt de Saint Martin n’est plus une priorité. La RGPP tant décriée au plan national arrive à Rennes sans état d’âme.

-          Dernier temps de la chronologie, lors du Conseil de quartier de Saint Martin au mois de mai, on sollicite les habitants pour qu’ils trouvent toute leur place dans l’Espace lecture à définir. Et on assiste à un déploiement d’énergies et de bonnes intentions pour annoncer que le nouvel espace lecture va fédérer de nombreuses initiatives associatives et culturelles. A tel point qu’on se demande si les économies recherchées vont pouvoir se réaliser. Et en regardant l’énergie qu’elle déploie elle-même la municipalité ne comprend pas que l’enthousiasme des habitants ne soit pas au rendez-vous.

Mais acceptons de nous mettre une seconde à la place des habitants des quartiers concernés. S’il n’y a pas d’enthousiasme, ce n’est pas parce que les habitants du quartier ne veulent pas des nouvelles initiatives en direction de nouveaux publics, au contraire ! Ce n’est pas non plus parce qu’ils chercheraient égoïstement à conserver un supposé privilège (d’ailleurs est-ce un privilège d’avoir une bibliothèque de quartier). C’est parce qu’ils ne comprennent pas votre entêtement à prendre les décisions sans eux. Vous voulez faire le bonheur des habitants, sans les habitants. Vous estimez qu’une bonne étude des chiffres de fréquentation suffit. Les habitants eux ne sont pas prêts à l’admettre. Ils ont une pratique du lieu qui ne se résume pas à des chiffres. Ils sont aussi porteurs d’une certaine approche de l’intérêt général : celle de la vie d’un quartier.

Or un quartier ce n’est pas une collection de statistiques sur la fréquentation de tel ou tel équipement, c’est aussi une vie qui s’organise autour de lieu plus ou moins vivants, qui permettent plus ou moins la rencontre, notamment la rencontre entre générations, autour desquels se tissent plus ou moins des liens de convivialité et d’amitié. Tout ceci ne se mesure pas forcément très bien vu des Champs Libres. Et pourtant c’est une réalité bien concrète du quartier Saint Martin : la bibliothèque y joue un peu tous ces rôles là. 

Venons-en au fond de la question : comment faire évoluer l’équipement, ses fonctions et sa fréquentation?

Je me contenterai de trois remarques.

Première remarque : présenter comme frileuse ou définitivement figée, comme vous le faites dans le rapport, toutes les solutions qui ne sont pas les vôtres est non seulement choquant mais inefficace. Comment voulez vous demain susciter l’envie de s’investir à des habitants que vous aurez traités de cette manière ?

Deuxième remarque : Oui la lecture publique doit évoluer. que la lecture publique évolue, que le réseau des bibliothèques se soit développé à Rennes au cours des dernières années, notamment avec les Champs Libres, qu’il doive évoluer encore, en particulier sous l’effet de l’entrée dans l’ère numérique, personne ne le nie. Que des publics nouveaux soient à conquérir ou à reconquérir, que des partenaires associatifs soient associés, soit dans le domaine de l’animation, soit dans l’interface avec des publics éloignés de la fréquentation du livre et des bibliothèques, tout cela est positif. Tellement positif, aimerait on dire, que jamais les habitants n’ont exprimé de méfiance vis-à-vis de ces initiatives. Même dans les réunions les plus houleuses concernant l’absence de concertation, on a entendu des appréciations positives sur les projets à condition qu’ils se précisent et ne restent pas dans le vague.

Mais, et c’est ma troisième remarque, le projet ignore une dimension essentielle du lien social qui se noue autour de la bibliothèque, la dimension de la proximité. On voit bien ce qui sous-tend votre raisonnement : 1/ il faut faire des économies ; 2/ pour cela, on va donc faire des économies d’échelle, notamment grâce aux Champs libres et à quelques bibliothèques rénovées ; 3/ les gens n’ont qu’à se déplacer.

Mais il serait absurde que cette logique -combien de livres prêtés, combien d’heures de piscine vendues, combien d’aller et retour en métro pour aller chercher ces livres ou profiter de ces heures ?-  affaiblisse la dimension de proximité où le lien social est sans doute moins chiffrable plus gratuit – ce sont des mères de famille qui se rencontrent dans leur univers quotidien, ce sont des enfants qui peuvent aller par eux-mêmes emprunter un livre dans un dialogue avec le bibliothécaire, ce sont des personnes âgées, qui se retrouvent avec des plus jeunes.

Vous faites le pari que les gens sont de plus en plus mobiles. C’est vrai. Mais on la mobilité n’est ps une fin en soi. Il faut aussi avoir des lieux où se retrouver. Nous savons que vous n’êtes pas favorables à l’esprit des « villages dans la ville ». Combien de fois cela a-t-il été répété ici ? Et bien cela se voit à la façon dont vous vous montrez sourds à des aspirations très simples mais très fortes des habitants des quartiers.  

Plutôt que d’associer les habitants à la recherche de nouvelles voies, vous avez fait tomber la décision comme un couperet : « On ferme d’abord, on discute après ! ». Résultat : la dynamique de participation du quartier est grippée. Comment faire confiance à une équipe municipale qui décide sans vous et loin de vous ce qui est bien pour vous ?  Maladresse et brusquerie de l’élu de quartier ? Sans doute pour partie. Mais pas seulement. Car le même processus s’est déroulé il y a quelques mois pour la fermeture de la maison de quartier de Maurepas, et il y a quelques semaines encore pour la fermeture annoncée de l’école Kennedy de Villejean.

A travers ces décisions qui se succèdent et se ressemblent, une autre réalité se fait jour. Le pouvoir installé à l’hôtel de ville depuis 33 ans, avec son expérience, son savoir faire et ses certitudes, estime (sans toujours oser le dire) qu’une bonne étude en chambre sera toujours préférable à une consultation de la population. Et que l’expertise vaut mieux que la participation des habitants.

Et bien ce n’est pas notre avis. Nous reconnaissons volontiers la place essentielle de l’expertise et le professionnalisme des équipes. Mais il appartient aux élus de faire fructifier ce capital en permettant aux habitants de s’appuyer sur l’expertise pour participer aux décisions. Susciter, encourager reconnaître la capacité des habitants à être acteurs dans la ville, c’est tout l’enjeu d’une démocratie vivante.