Monsieur le Maire,
Mes chers collègues,
Au point de départ, tout le monde est d’accord : une chance rare pour la nature en pleine ville
Plus de 20 ha de nature à un jet de pierre du centre-ville. Un milieu naturel exceptionnel entre le canal et les bras de l’Ille. Un site bocager maintenu, sans équivalent dans la ville. Un espace de loisirs qui accueille à la fois la promenade et le sport. Un milieu humain qui n’est pas désert puisque continuent d’y habiter un certains nombre d’habitants qui sont les témoins de l’histoire du lieu et une partie de son identité. Voilà ce que sont les Prairies Saint-Martin. C’est ce caractère exceptionnel qui exclut que l’on puisse y faire de l’ « aménagement bulldozer ». Tout le monde en est d’accord et depuis longtemps.
1994-2011 : Pourquoi tant de temps pour avancer si peu ?
Alors pourquoi tant de temps ? Pourquoi avance-t-on si peu ?
Le point de départ du projet remonte à 17 ans, au moment où fut abandonnée la perspective de pénétrante routière.
Depuis lors : 2005, la demande de DUP, sur la base d’un projet pour l’essentiel identique à celui qu’on nous propose aujourd’hui (« Réaliser un nouvel espace naturel ouvert au public en mettant en valeur les qualités paysagères, en préservant la diversité écologique du site et en améliorant son accessibilité » Cf Délibération de demande de DUP). 24 octobre 2006, le préfet signe l’arrêté de DUP. Et puis… plus rien.
Pourtant les questions à résoudre pour passer du constat de départ au projet souhaité par tous sont nombreuses et importantes à tel point que 5 ans n’auraient pas été de trop pour y apporter des réponses et le faire en concertation avec les habitants, avec les usagers, avec les jardiniers, avec l’ensemble des habitants du quartier et de la ville, qui sont tous, à des degrés divers, concernés par l’avenir des Prairies.
Or, au lieu de faire avancer le projet de manière concertée, la ville s’est contentée d’acquérir le plus souvent qu’elle pouvait, de détruire parfois mais par contre de reloger, d’entretenir et de sécuriser, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle y a mis beaucoup moins de zèle, comme s’il s’agissait de montrer aux propriétaires et habitants du lieu que l’endroit où ils habitent étaient par avance condamné.
A ce constat, il faut cependant apporter une nuance importante. Elle concerne les jardins familiaux. Ils ont été rénovés. Mais les centaines de milliers d’euros consacrés par les Rennais à leur rénovation ont été dépensés en pure perte. Il y a quelques mois en effet, on apprenait leur fermeture alors que pourtant la pollution dont on estime, au vu des relevés disponibles qu’elle rend impossible la poursuite de leur exploitation remonte à des années, pour ne pas dire à des dizaines d’années. La encore, que de temps perdu !
La concertation grande perdante
Du temps perdu pour améliorer la qualité du projet et du temps perdu pour la concertation. L’un rejoignant l’autre. Car au fond, la ville n’a jamais montré dans ce projet qu’elle comptait sur la concertation, sur l’expérience et le vécu des habitants, des usagers, des jardiniers pour bâtir un projet d’avenir.
Pour l’essentiel, depuis 2006, la ville a discuté du projet avec les techniciens, avec les promoteurs de la ZAC Armorique, c’est-à-dire à l’abri du regard des habitants. La seule véritable procédure d’information a donc eu lieu il y a 6 ans, c’est la procédure obligatoire de la DUP de 2005. Et tout le monde sait que, malgré les changements significatifs de circonstances –liés notamment aux études sur la pollution des jardins- vous avez refusé il y a quelques mois de relancer une DUP, c’est-à-dire de relancer la concertation avec les habitants et usagers des prairies.
Le document sur lequel nous avons à nous prononcer n’échappe pas à la règle. Il n’a été soumis à aucune concertation. Pourtant vous n’êtes pas sans savoir, que depuis l’adoption de la charte de l’environnement, qui a désormais valeur constitutionnelle, un droit nouveau « d’accéder aux informations relatives à l’environnement détenues par les autorités publiques et de participer à l’élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l’environnement » a été reconnu. En l’occurrence ce droit a été passé en pertes et profits.
Le résultat, c’est non seulement le sentiment d’un certains nombre d’habitants, d’usagers et de jardiniers d’être condamnés par un projet qui les dépasse et dans lequel ils n’ont pas voix au chapitre.
Mais c’est surtout une formidable occasion perdue de profiter de l’intelligence collective et de permettre à tous ceux qui sont amoureux de ce lieu ou tous simplement intéressés par son devenir de contribuer à résoudre les questions qui conditionnent sa transformation et son ouverture.
Un projet qui reste vague : trois séries de questions sans réponse.
Or des questions sans réponse, voire des questions qui ne sont même pas posées, il en reste de nombreuses aujourd’hui dans le document qui nous est soumis pour approbation.
- Comment accueillir 60 000 m3 d’eau ?
C’est la question qui révèle le problème le plus difficile sur le plan environnemental. Son importance –et les responsabilités de la ville aménageur- sont sous estimées dans le dossier, qui comporte deux contradictions.
1/ il y a d’abord un lapsus révélateur : vous indiquez qu’il faut 60 000 m2 pour le stockage. 60 000 m² c’est 6 ha à décaisser. Imagine-t-on le désastre écologique qui peut en résulter.
Alors naturellement ce ne sont pas 60 000 m² comme la délibération l’indique mais 60 000 m3. C’est sans doute moins de m² mais c’est encore beaucoup. Et surtout, l’importance de ce chiffre résulte des décisions prises par votre municipalité. En empiétant pour la ZAC Armorique sur la zone classée inondable, vous avez contribué détourner l’eau vers les prairies, c’est-à-dire à l’aggravation du problème à résoudre.
2/ Or il y a une contradiction évidente entre d’une part, l’objectif souhaitable de « valorisation écologique et paysagère de la rivière, des prairies humides et de la « ripisylve » » ainsi qu’avec la volonté de voir évoluer le site vers un statut d’espace naturel sensible et, d’autre part, les travaux nécessaires à l’accueil des 60 000 m3. On avait dit : pas de réaménagement bulldozer. Vous avez pris la responsabilité d’accroitre les besoins de stockage sur le site. Résultat : on n’est pas loin du réaménagement bulldozer !
- Comment gérer la pollution du site ?
C’est la deuxième contradiction. Vous vous apprêtez à faire des travaux importants. Vous avez décidé la fermeture des jardins. Mais vous ne dites rien parmi les thématiques à aborder sur la question de l’impact de la pollution. Serait elle moins dangereuse pour les animaux qui paitront là que pour les jardiniers qui produisent depuis 40 ans pour eux-mêmes et leurs familles ? N’y a-t-il rien à mesurer ou à réaliser à l’occasion des travaux à venir pour améliorer la qualité des sols, voire maintenir ou réimplanter des jardins familiaux ? On en saura rien. Rien n’est dit. Si vous aviez un minimum d’écoute, vous auriez pourtant perçu l’importance de cette question.
- Comment assurer la « couture avec le tissu urbain » ?
Là encore, on est frappé de ce que contient le programme et de ce qu’il ne contient pas.
Il contient une intention louable quoique bizarrement formulée. « Pour constituer une couture avec le tissu urbain, il faudra procéder à une « réinterrogation du bâti existant le long du canal ».
Mais que veut donc dire « réinterroger » le bâti, dont on a maintes fois dit qu’il méritait d’être conservé – et à tout le moins, en attendant, d’être entretenu pour que l’on puisse faire des propositions décentes aux habitants de la zone inondable.
Et pourquoi n’y a-t-il rien dans le programme dans la manière de gérer –le temps qu’il faudra- de manière humaine la situation des habitations et surtout des habitants qui demeurent dans la zone inondable ? Pourquoi n’envisage-t-on pas, fut-ce de façon transitoire, de permettre au projet de respecter leur environnement et leur histoire qui est aussi celle du lieu ?
On voit bien la patte des techniciens qui vous inspirent dans cette formule de « réinterrogation du bâti ». Mais on voit bien aussi ce qu’elle révèle des carences de vos pratiques de concertation.
A vous qui avez refusé il y a seulement quelques mois la « reinterrogation » des habitants en reconduisant une DUP malgré le temps passé depuis 2005 et malgré tout ce qui a changé, on est tenté de vous dire, à défaut de remettre en question l’objectif de réhabilitation des prairies qui est largement partagé, réinterrogez vous vous-même sur vos méthodes de travail et de concertation.