par Pierre Gusdorf
UN DÉBAT LÉGITIME
Sébastien Loeb et Franck Riboud : 7 millions d’euros de revenus en 2011. Vincent Cassel et Nolwenn Leroy : 2,5 millions. David Guetta et François Cluzet : 3,2 millions. Carlos Ghosn et Thierry Henry : plus de 9 millions. Ces sommes donnent le vertige. La proposition électorale de « taxer les riches » à 75% a relancé le débat sur les inégalités de revenus. C’est un débat qui dépasse largement les frontières de notre pays. Il est parfaitement légitime. Encore faut-il situer clairement les choses.
Le bonus de 16 millions d’euros accordé à Maurice Lévy, président de Publicis, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Face aux critiques de plusieurs personnalités politiques, de gauche comme de droite, l’intéressé s’est défendu en expliquant qu’il s’agissait d’une rémunération différée depuis neuf ans. Il a indiqué qu’il s’agissait de la récompense de sa « surperformance » à la tête de Publicis, devenu un groupe de communication de niveau mondial avec des revenus « multipliés par dix » et des « milliers d’emplois créés ». Enfin il a comparé ce bonus à une prime de match, attribuée à Ronaldo ou Zidane, et c’est là que le bât blesse. En matière d’inégalités, il convient en effet de distinguer deux types de cas qui n’ont strictement rien à voir.
ARTISTES, SPORTIFS, ÉCRIVAINS…
D’un côté les artistes, sportifs, écrivains, scientifiques, patrons de PME ou de start-up. Ces personnalités ne doivent leurs revenus qu’à leur propre travail, aux stades ou salles de concert ou de cinéma qu’ils remplissent, au succès des brevets qu’ils déposent, aux buts qu’ils marquent, aux records qu’ils battent, aux contrats qu’ils signent, aux livres et aux disques qu’ils vendent. Leur carrière est parfois de courte durée. Elle se termine avec leurs succès. Un acteur de cinéma, un chanteur ou un footballeur qui connaissent des contre-performances peuvent perdre rapidement leur statut de « bankable » et subir une baisse de revenus spectaculaire. Jean-Louis Trintignant expliquait qu’après s’être arrêté de tourner pendant quelques mois, à la fin des années 70, son cachet avait baissé de 80%. Est-il légitime de s’indigner des revenus élevés – mais volatiles et aléatoires – qu’ils touchent ? Ne doit-on pas au contraire partager les inquiétudes d’une Françoise Hardy, d’un Philippe Bouvard, d’un Patrick Bruel ou d’un Carlo Ancelotti face à un tel risque de spoliation ?
PATRONS DU CAC 40
Le cas des patrons du CAC 40 est plus critiquable. L’annonce de l’augmentation de 34% de leurs revenus en 2011 a provoqué l’incompréhension et l’indignation. L’explication officielle est que ces revenus et ces bonus seraient liés à la prospérité de leur entreprise. Cette justification est insuffisante pour deux raisons :
- La réussite d’une grande société n’est pas liée au seul travail de son président. Maurice Lévy s’attribue avec immodestie et prétention l’exclusivité des succès de Publicis. Or la gestion d’une entreprise est un travail d’équipe, qui inclut non les seuls dirigeants mais également l’ensemble des salariés. Les collaborateurs de Publicis qui ont contribué à la « surperformance » de leur entreprise ont-ils touché des primes et bonus en rapport avec les 16 millions de leur président ?
- L’expérience montre que les bonus, primes et retraites-chapeau dont peuvent bénéficier les patrons du CAC 40 n’ont aucun rapport avec les résultats de leurs entreprises. Le président de Dexia, responsable de la déconfiture de son groupe, a été contraint à la démission en 2008. Il touche cependant une retraite-chapeau de 583 000 euros par an. Le directeur général de Crédit Agricole SA a mis fin à ses fonctions voici deux ans et perçoit depuis une retraite-chapeau de 760 000 euros par an. Il est pourtant responsable de 11 milliards de pertes pour son entreprise sur les subprimes et 5 milliards sur sa filiale grecque.
ASSISTANCE MUTUELLE ET CONSANGUINITÉ
Ces dérives s’expliquent. Les conseils d’administrations du CAC 40 constituent une forme de syndicat d’entraide mutuelle, dont l’action est facilitée par la « consanguinité » qui y règne : 39 des 40 entreprises du CAC 40 ont au moins un administrateur en commun. Certains administrateurs siègent même dans six conseils à la fois. Comment s’étonner qu’ils se renvoient la balle au sein des comités de rémunération ? Au final le salaire moyen annuel des patrons du CAC 40 s’est élevé en 2010 à 4,11 millions d’euros. Dix présidents dépassent le plafond de 240 SMIC, soit 4,6 millions d’euros.
UNE RÉALITÉ MÉCONNUE
Le comportement des patrons du CAC 40 n’est certes pas de nature à réconcilier les Français avec le monde de l’entreprise. Il peut contribuer à expliquer l’augmentation spectaculaire de l’électorat des partis extrêmes, de droite et de gauche.Cependant ils ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Une étude de l’OCDE (Toujours plus d’inégalité – disponible sur www.oecd.org/els/social/inegalite) vient en effet de révéler que les inégalités de revenus au sein de la population en âge actif sont restées globalement stables en France depuis le milieu des années 1980, contrairement à la plupart des pays de l’OCDE qui ont connu une augmentation constante. Le niveau de vie moyen des 10% des Français les plus riches en 2008 était d’environ 61 000 €, 7 fois plus élevé que celui des 10% les plus pauvres avec un niveau de vie de 8 700 €. Cela se compare à un ratio de 8 en 1985. La part des hauts revenus est restée relativement stable. Entre 1990 et 2006, la part de la tranche supérieure de 1% des revenus n’a que légèrement augmenté en France de 8,2% à 8,9%. Dans le même temps, ces parts ont souvent doublé dans les pays anglophones.
L’un des éléments d’explication réside dans la redistribution par les prestations sociales et les impôts, qui réduit les inégalités d’un peu plus de 30% en France, ce qui est bien supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE de 25%.
Même si les salaires des dirigeants d’entreprise de notre pays sont largement inférieurs à ceux de leurs collègues anglo-saxons, on comprend l’indignation que peut provoquer, dans un contexte de crise, l’indécence des montants annoncés. Cela ne dispense pas, cependant, de se pencher sur la réalité des chiffres. Celle-ci démontre une situation bien moins inéquitable dans notre pays que dans bon nombre de ses voisins.

















