Monsieur le Maire,
Mes chers collègues,
Il y a bientôt dix ans, lors des premières délibérations soumises au Conseil municipal au sujet de ce qui allait devenir la ZAC Alma, il nous avait semblé que le projet qui sous-tendait la création de la ZAC était intéressant et nous n’avions pas hésité à le dire.
Deux objectifs sous-tendaient le projet, qui nous paraissent essentiels non seulement à l’échelle du quartier mais à l’échelle de la ville. Je les rappelle, il s’agissait :
- de donner de la cohérence à l’une des rares perspectives urbaines qui relient le centre et le sud de la ville
- de concilier densité et qualité urbaine et architecturale dans une véritable avenue de centre ville qui est appelée à substituer à un simple axe de circulation un lieu vivant et attractif.
Ces objectifs, qui sont toujours d’actualité, qui sont même devenus encore plus importants compte tenu de la proximité du secteur d’aménagement EuroRennes, peut on dire que les décisions opérationnelles qui sont prises au fil des ans y sont fidèles ?
A vrai dire, de moins en moins. Et la délibération qui nous est soumise aujourd’hui, parce qu’elle nous invite à « prononcer par une déclaration de projet, l’intérêt général de l’opération de la ZAC de la rue de l’Alma », doit nous conduire à ouvrir les yeux sur une évolution qui ne répond pas aux objectifs de départ. Là où on nous promettait cohérence et qualité, nous avons aujourd’hui de multiples incohérences et un déficit préjudiciable de qualité architecturale et urbaine.
* * *
Mais avant de revenir sur le contenu du projet, je voudrais m’arrêter sur des questions de méthode.
Car il y a dans les trois décisions qui nous sont soumises un bien curieux télescopage.
Passe encore que vous sollicitiez en une seule fois l’approbation de toutes les étapes de la procédure :
- approbation de l’intérêt général du projet ;
- demande de déclaration d’utilité publique ;
- demande d’arrêté de cessibilité (c’est-à-dire demande d’autorisation à engager les expropriations),
là où normalement on procède étape par étape – c’est-à-dire que l’on commence par s’assurer de l’intérêt général du projet et de son utilité publique avant d’envisager des expropriations ;
Mais ce qui est nettement plus curieux, c’est que vous nous demandez de nous prononcer sur l’intérêt général du projet alors que les travaux ont déjà commencé !
Comment voulez-vous que les habitants concernés fassent confiance à votre volonté de concertation, alors que, au moment même où l’enquête publique se déroule, c’est-à-dire par définition bien en amont d’une éventuelle déclaration d’utilité publique ou de la déclaration de projet, la société Territoires, à laquelle la ville a confié l’aménagement, commence déjà les travaux ?
Comment voulez vous que nous approuvions ici une déclaration de projet, dont le code de l’environnement rappelle à son article L. 126-1 qu’ « En l’absence de déclaration de projet, aucune autorisation de travaux ne peut être délivrée », alors que les travaux en question sont déjà bien avancés ?
Indépendamment des risques juridiques évidents qu’elle présente, cette politique du fait accompli à laquelle vous vous livrez n’est évidemment pas admissible pour notre assemblée, dont les délibérations sont vidées de leur sens.
* * *
J’en viens au contenu du projet et à la physionomie générale de l’axe Alma, tel qu’elle commence d’apparaître sous nos yeux.
Vous aviez annoncé Cohérence et Qualité, nous n’apercevons ni la cohérence ni la qualité que les habitants du quartier et de la ville appellent pourtant légitimement de leur vœux.
La cohérence annoncée, c’est celle :
- d’un « projet d’ensemble, à même de composer une entrée de ville de qualité et de mieux fédérer les quartiers traversés » (délibération CM du 14 mai 2002) ;
- d’une avenue qui « garantirait une continuité de traitement depuis le pont de l’Alma jusqu’au boulevard Clémenceau » (délibération CM du 14 mai 2002).
Nous en sommes loin !
Parce que l’axe Alma n’est traité de manière cohérente ni dans sa longueur, ni dans sa largeur ni dans sa profondeur.
- Dans sa longueur, ce n’est pas « une continuité de traitement depuis le pont de l’Alma jusqu’au boulevard Clémenceau » mais un traitement partiel, qui fait l’impasse sur le segment situé entre la rue Ginguené et le pont de l’Alma.
En fait d’ « avenue urbaine » qui « fédère les quartiers traversés », c’est un axe qui commence, au sud, par un verrou au niveau du boulevard Clémenceau et pour lequel on vient de nous annoncer au nord, sur l’ilôt Paul Féval, une tour de 100 mètres de haut, sans aucune concertation, sans aucune cohérence avec le projet d’axe Alma, sans aucune cohérence non plus avec la présence de la prison des femmes, que la tour surplomberait, sur laquelle elle offrirait une vue plongeante, et avec laquelle, finalement, il y a fort à redouter qu’elle soit tout simplement incompatible pour d’évidentes raisons de sécurité.
- Dans sa largeur, le projet de requalification de l’axe Alma se heurte en partie nord sur sa rive est, à la prison des femmes sans que vous ne vous employiez à traiter le problème de front, c’est-à-dire en intégrant la prison dans une réflexion globale d’aménagement du secteur. C’est une réserve que nous avons exprimée à de nombreuses reprises. Or la seule chose que vous nous ayez annoncée à ce sujet en commission d’urbanisme, c’est un projet de déplacement de quelques mètres en arrière de l’enceinte de la prison ! Hypothèse évidemment complètement irréaliste pour des raisons physiques –compte tenu de l’épaisseur du mur-, pour des raisons financières – compte tenu du coût que cela représente-, pour des raisons patrimoniales –compte tenu de l’intérêt de ce mur d’enceinte- et pour des raisons fonctionnelles –lies au service pénitentiaire tant que la prison est là.
Dans sa largeur toujours, l’axe Alma est traité de manière dissymétrique. Un axe ne peut pas être envisagé dans le long terme en ne pensant que l’une de ses rives. Vous aviez la possibilité d’envisager un traitement cohérent de la rive ouest et de la rive est, puisque sur une partie de l’axe, c’est la ZAC Rabelais Rouault qui borde la rue, en face de la ZAC Alma. En fait de cohérence, la ZAC Rabelais Rouault offre une muraille minérale d’immeubles serrés les uns contre les autres sans caractère et sans aucun recul de l’alignement qui permettrait de faire respirer l’axe de manière équilibrée des deux côtés.
- Dans sa profondeur enfin, l’aménagement de l’axe n’a pas été réfléchi de manière véritablement cohérente avec le quartier pavillonnaire qui l’entoure. Chacun sait que la construction d’immeubles pénalise les habitations individuelles situées à proximité pour des raisons d’ensoleillement et de co-visibilité.
Est-ce une raison pour ne jamais faire d’immeubles dans des quartiers majoritairement pavillonnaires ? Non évidemment. Mais cela suppose d’organiser la couture urbaine entre les deux zones d’habitat, notamment par une dégressivité du bâti qui assure une certaine harmonie. Et cela suppose aussi d’informer clairement les habitants concernés –pas seulement les voisins immédiats- des perspectives à long terme pour le quartier.
Or à l’évidence, le quartier sud gare, largement pavillonnaire est sous le coup d’une évolution qui ne dit pas son nom et qui ne s’affiche pas clairement. Comment imaginer que l’on ait demain avec EuroRennes la plus grande densité de la ville cohabitant avec l’une des densités les plus faibles ? La cohérence serait de nous dire comment cela peut s’envisager non seulement à proximité des axes mais aussi dans la profondeur du tissu pavillonnaire. L’incohérence c’est de ne rien dire, c’est aujourd’hui de traiter – comme c’est le cas pour la ZAC Alma- avec plus ou moins d’indifférence ou avec plus ou moins de compassion les habitants les plus voisins et demain de laisser faire la pression naturelle des intérêts et des promoteurs. C’est ce que nous ne voulons pas et c’est ce que les habitants redoutent.
Vous aviez annoncé de la cohérence. Vous n’êtes pas au rendez-vous des promesses de cet aménagement.
Vous n’êtes pas non plus au rendez-vous de la promesse de la qualité.
Vous allez nous faire regretter le temps du Professeur Chapuis – je veux dire de notre bien aimé collègue Chapuis- qui n’a cessé de répéter que « Qualité et densité ne s’opposent pas nécessairement », que « le 16ème arrondissement de Paris, réputé le plus chic est également le plus dense de la capitale », que l’on peut oser densifier en offrant plus de logements à plus de population sans dégrader et même en améliorant l’attractivité d’un quartier. Mais ceci à une condition, c’est de rechercher la qualité, en particulier la qualité architecturale, la qualité des façades et des alignements, qui donnent son caractère à un quartier ou – comme ici- à une avenue, à un axe structurant.
Il serait injuste de dire que vous n’êtes pas capable d’envisager et de réaliser cet effort de qualité. On peut dire que vous l’avez fait dans les constructions à la fois denses et de qualité du Mail. C’est en partie la conception initiale de JY Chapuis mais vous vous êtes vous-même inscrit dans cette ligne pour les immeubles les plus récents et ceux à venir (Immeuble Jean Nouvel).
Par ailleurs, il serait faux de dire que qualité est incompatible avec la construction de logement sociaux. Une preuve inverse en a été donnée notamment au square Lucien Rose.
Rien n’interdit donc de faire de la qualité alors même que l’on construit plus dense pour accueillir plus de monde. Au contraire, c’est même une exigence fondamentale. Plus on densifie, plus la qualité doit être au rendez-vous.
Malheureusement, ce n’est pas cette logique que vous avez pris en compte et commencé de mettre en œuvre sur l’axe Alma. La ZAC Rabelais Rouault, en vis-à-vis de la ZAC Alma en est l’illustration. Je le disais tout à l’heure, façades minérales, sans originalité, répétant sur toute la longueur à l’identique le même dessin, sans recul ni ouverture sur la ville si ce n’est de petits passages où l’on aperçoit simplement la promiscuité entre deux séries de fenêtres de deux immeubles voisins. Mieux que des mots, ce sont des photos ou une promenade sur l’étroit trottoir de la rive est de la rue de l’Alma qui est éloquent et permet de se rendre compte.
En réalité vous avez fait du Saint-Jacques de la Lande. Vous avez répété la même erreur. Vous avez négligé les façades visibles des axes. Elles sont ici répétitives et peu avenantes là où vous promettiez une avenue urbaine de qualité. Vous avez négligé le fait que la qualité doit être visible, attirante pour l’œil, créatrice de convivialité dès l’abord et pas seulement dans les parties privatives.
Je sais bien que le maire de Saint-Jacques de la Lande est désormais le référent en chef de l’urbanisme du centre de Rennes. Que c’est lui auquel vous avez confié les clés de l’aménagement d’EuroRennes. Que c’est encore lui, en tant que PDG de Territoires, qui aménage la ZAC Rabelais Rouault. Et que c’est à nouveau lui qui aménage la ZAC Alma. Mais était-ce bien une raison ?
Je vous remercie.